Par-delà l’émotion suscitée par la récente attaque des ADF ayant coûté la vie à au moins 25 civils en Ituri, une question fondamentale s’impose : à quoi a servi l’État de siège instauré depuis mai 2021 ?
Rappelons les faits. L’État de siège a été décrété par le pouvoir central comme une réponse exceptionnelle à une insécurité chronique, marquée depuis plus de deux décennies par les violences des groupes armés locaux et étrangers, notamment les ADF. L’objectif affiché était clair sous la gestion du président Félix Tshisekedi Tshilombo : restaurer l’autorité de l’État, neutraliser les forces négatives et protéger les populations civiles.
Trois ans plus tard, le constat est amer. Les massacres se poursuivent, les villages continuent d’être attaqués et les civils restent les principales victimes d’un conflit sans fin. L’ennemi frappe parfois à quelques kilomètres des positions militaires, sans être réellement inquiété.
Sous l’administration militaire dirigée par le lieutenant-général Luboya N’kashama, les discours officiels évoquent régulièrement des opérations, des avancées et des succès tactiques. Mais sur le terrain, la réalité contredit la communication institutionnelle. La sécurité ne se décrète pas par communiqué, elle se mesure par la survie des populations.
L’un des points les plus troublants demeure l’échec récurrent de l’anticipation. Comment expliquer que des attaques aussi meurtrières surviennent sans alerte préalable ? À quoi servent les services de renseignement, civils et militaires, si les assaillants conservent l’initiative, réussissent leurs coups avec pratiquement la même stratégie d’opération ? L’absence d’anticipation interroge soit la capacité opérationnelle, soit la coordination, soit la volonté réelle de rompre avec les pratiques du passé.
Historiquement, l’Ituri a déjà payé le prix des réponses sécuritaires mal pensées : militarisation excessive sans contrôle citoyen, confusion entre pouvoir militaire et gouvernance civile, et dilution des responsabilités. L’État de siège, censé être temporaire et exceptionnel, tend aujourd’hui à se normaliser, sans mécanisme clair d’évaluation ni échéancier crédible de sortie.
Pendant que les Congolais s’interrogent, angoissés, sur le retour de la paix en Ituri, le gouvernement militaire semble se satisfaire de nous chanter la reconstruction à coups d’images de quelques routes asphaltées et de ponts jetés. Comme si le bitume pouvait faire taire les armes. Comme si l’on pouvait parler de reconstruction là où l’on continue d’enterrer des civils. La paix ne se mesure pas en kilomètres de routes, mais en vies protégées. Et tant que la sécurité restera un slogan, aucune infrastructure ne pourra masquer l’échec.
Que dire de la prison de Mambasa, toujours en Ituri ? La réalité est une gifle aux discours officiels. Des détenus entassés, affamés, privés de soins et de dignité, dans des conditions qui violent ouvertement les droits de l’homme, pendant que l’État affirme débloquer des moyens pour leur prise en charge. Où passent ces fonds quand les prisonniers survivent dans l’insalubrité et l’oubli ? Cette prison est le miroir d’un État qui annonce, communique et budgétise, mais n’assume pas.
Face à cette nouvelle tragédie, une vérité s’impose : l’échec sécuritaire ne peut plus être masqué par le silence, les slogans ou une communication de désorientation. Le peuple iturien ne demande pas des promesses, mais des résultats. Il ne réclame pas des justifications, mais des vies sauvées.
Si l’État de siège n’est plus capable d’assurer sa mission première, qui est de protéger les civils, alors le courage politique impose soit une refondation profonde de la stratégie sécuritaire, soit une remise en question honnête de ce régime d’exception.
L’Ituri ne peut pas continuer à être un laboratoire d’essais sécuritaires pendant que les ennemis de la paix ne dérogent pas à leur mission. Trop de sang a déjà coulé.

